
Vous venez de signer un contrat important, de décrocher une promotion, ou de terminer un projet qui vous tient à cœur. Vos collègues vous félicitent, votre boss vous fait confiance… et pourtant, une petite voix dans votre tête murmure : "Tu ne mérites pas ça. Un jour, ils vont comprendre que tu es un imposteur."
Si cette situation vous parle, sachez que vous n’êtes absolument pas seul. Maya Angelou, l’une des plus grandes écrivaines du XXᵉ siècle, a dit un jour : "J’ai écrit 11 livres, mais chaque fois, je me disais : Ils vont découvrir que je suis une fraude." Tom Hanks, l’un des acteurs les plus primés au monde, a avoué : "Je me sens comme un imposteur… comme si je pouvais être démasqué à tout moment." Et Serena Williams, avec ses 23 titres du Grand Chelem, a partagé : "Parfois, je me dis : Tu ne mérites pas d’être ici."
Pourtant, voici la nouvelle qui va vous surprendre : le syndrome de l’imposteur n’existe pas. Du moins, pas comme on vous l’a vendu.
Ce n'est pas un syndrome
Commençons par une vérité qui va vous surprendre : le syndrome de l’imposteur n’est reconnu par aucun manuel médical. Ni par le DSM-V, la bible des troubles mentaux utilisée par les psychiatres américains, , ni par la CIM-11, la classification internationale de l’Organisation Mondiale de la Santé, ne le mentionnent. Et pour cause, ce n’est pas une maladie, ce n’est pas un déséquilibre chimique et encore moins un trouble psychologique. Alors, d’où vient ce terme ?
Tout part d’une étude de 1978, menée par les psychologues Pauline Clance et Suzanne Imes. Elles ont décrit ce qu’elles ont appelé "le phénomène de l’imposteur", notez bien ce mot : phénomène, pas syndrome. Elles ont fait ces observations chez des femmes très performantes. Leur observation était la suivante : ces femmes, malgré des réussites objectives (diplômes, promotions, reconnaissance sociale), avaient l’impression de ne pas mériter leur place. Elles attribuaient leurs succès à la chance, au hasard ou à une erreur de casting… mais jamais à leurs propres compétences.
Le problème, c’est que le mot "syndrome" a été repris, déformé et popularisé par les médias, les coachs et certains thérapeutes. Pourtant, en 2020, une méta-analyse publiée par Bravata et al., a montré que la prévalence de ce sentiment varie entre 9 et 82% selon les études et surtout, il n’existe aucun consensus sur sa définition. Et surtout, aucun traitement spécifique n’a été validé scientifiquement pour le "soigner".
En clair, on ne peut pas soigner ce qui n’est pas une maladie.
Alors, si ce n’est pas un syndrome… qu’est-ce que c’est ?
Un phénomène psychologique normal
En réalité, il s’agit d’une réaction psychologique normale dans certains contextes. Pour le comprendre, il faut plonger dans deux mécanismes clés :
Le premier mécanisme est la dissonance cognitive, théorisée par le psychologue Leon Festinger en 1957. Elle décrit le conflit interne qui naît quand nos croyances entrent en contradiction avec la réalité. Par exemple, si vous vous dites "Je ne suis pas à la hauteur", alors que votre CV est impressionnant, que vous recevez des feedbacks positifs et que vous avez des résultats concrets, votre cerveau, pour réduire cette tension, invente des explications : "C’est la chance", "Ils m’ont surestimé", "Je vais être démasqué".
Le deuxième mécanisme est que notre cerveau est programmé pour surestimer le regard des autres. Une étude de 2013 (Somerville) a montré que, dans des situations d’évaluation sociale, notre cortex préfrontal, la zone du cerveau liée à la perception des autres, s’hyperactive. Ainsi, on imagine que tout le monde nous juge, alors qu’en réalité, personne ne nous observe aussi attentivement qu’on le croit.
C’est là que ça devient intéressant : ce phénomène ne touche pas les incompétents… mais les plus performants. Parce que plus on a de standards élevés, plus on a peur de ne pas les atteindre. Une étude de 2020 (Bravata et al.) a même montré que les personnes les plus touchées sont souvent celles qui ont le plus de compétences mais aussi les attentes les plus irréalistes envers elles-mêmes.
Alors, si ce n’est pas une maladie pourquoi est-ce qu’on en parle autant comme si c’était une maladie à soigner ?
Pourquoi ce phénomène est-il si répandu ?
Tout simplement parce que notre société l’entretient. Il y a 3 raisons principales qui expliquent pourquoi ce sentiment est si répandu et pourquoi il persiste dans nos sociétés :
D’abord, la culture de la performance individuelle. Dans un monde où on nous dit sans cesse "Débrouille-toi", "Sois le meilleur", "Réussis seul", il est normal de se sentir isolé dans ses doutes. Prenez l’exemple des startups de la Silicon Valley. Elles ont des employés ultra-compétents, recrutés parmi les meilleurs, qui travaillent 80 heures par semaine… et qui, malgré tout, ont peur de ne pas être à la hauteur. Parce que dans ces milieux, l’échec n’est pas toléré, et la pression est constante.
Ensuite, les réseaux sociaux sont le terrain de jeu de la comparaison. Sur Instagram, LinkedIn ou TikTok, on ne voit que les succès des autres mais jamais leurs doutes, ni leurs échecs, ni leurs efforts cachés. Ainsi, on se compare à des versions idéalisées de la réalité et on se sent toujours en retard.
Enfin, l’éducation et les stéréotypes. Dès l’école, on nous apprend que l’erreur est mauvaise. "Tu as eu 18/20 ? Pourquoi pas 20 ?" "Tu as réussi ce projet ? C’est normal, tu es intelligent." Le problème, c’est qu’on associe la réussite à un don inné comme l’intelligence, le talent plutôt qu’au processus, c’est-à -dire l’effort et l’apprentissage. Et quand on échoue, on se dit : "C’est la preuve que je ne suis pas à la hauteur."
Le pire, c’est que ces mécanismes touchent certains groupes plus que d’autres. Par exemple, les femmes dans les milieux masculins ont 2 fois plus de risques de ressentir ce phénomène (Clance & Imes, 1978). Les minorités ethniques sont aussi surreprésentées (Bravata et al., 2020), pour la simple et bonne raison qu’elles subissent une pression supplémentaire, à savoir celle de représenter leur groupe.
Comment s'en détacher ?
La bonne nouvelle, c’est que ce n’est pas une fatalité. Je propose ici 5 solutions concrètes pour reprendre le contrôle, avec des stratégies validées par la science.
D’abord, il faut reconnaître et nommer le phénomène. La première étape, c’est de comprendre que ce que vous ressentez est normal. Prenez une feuille et listez 3 réussites dont vous êtes fier. À côté de chacune, notez : "J’ai obtenu ça grâce à mon travail, mes compétences, et mes efforts." L’objectif est de remplacer "J’ai eu de la chance" par "J’ai mérité ce que j’ai obtenu."
Ensuite, parlez de vos doutes… à voix haute. Le phénomène de l’imposteur se nourrit du silence. Plus vous en parlez, plus vous réaliserez que beaucoup de gens ressentent la même chose. Dans une équipe, lancez la discussion : "Est-ce que vous vous êtes déjà senti comme un imposteur ?" Vous serez surpris par les réponses.
Changez votre dialogue interne. Remplacez "Je ne mérite pas ça" par "J’ai travaillé pour ça, et ça m’a permis de réussir." ou "Ils vont me démasquer » par « Si j’ai été choisi, c’est qu’on me fait confiance." Une autre technique issue de la préparation mentale est l’auto-compassion (validé par Kristin Neff, chercheuse en psychologie). Parlez-vous comme vous parleriez à votre meilleur ami : "Si mon meilleur ami me disait qu’il se sent comme un imposteur, qu’est-ce que je lui répondrais ?"
Agissez sur votre environnement. Certains milieux entretiennent ce sentiment. Évitez les entreprises où la critique est systématique, où on vous fait sentir que vous devez toujours faire plus. Recherchez plutôt des mentors, des groupes de pairs, ou des communautés bienveillantes.
Enfin, acceptez l’imperfection. Le phénomène de l’imposteur vient souvent d’un perfectionnisme mal placé. Rappelez-vous que personne n’est parfait, que l’échec fait partie de l’apprentissage et que vos erreurs ne définissent pas votre valeur.
Le syndrome de l'imposteur n'existe pas en tant que tel
On peur parler d'expérience de l'imposteur ou de phénomène de l'imposteur mais pas de syndrome. C’est une réaction normale dans un monde qui nous pousse à douter de nous-mêmes. La bonne nouvelle, c’est que ça se travaille.
Parlez-en, parce que le premier pas pour s’en détacher, c’est de briser le silence.
Références scientifiques :
Clance, P. R., & Imes, S. A. (1978). The imposter phenomenon in high achieving women: Dynamics and therapeutic interventions. Psychotherapy: Theory, Research & Practice, 15(3), 241–247.
Bravata, D. M., Watts, S. A., Keefer, A. L., Madhusudhan, D. K., Taylor, K. T., Hagg, H. K., ... & Hauer, J. (2020). Prevalence, predictors, and treatment of imposter syndrome: A systematic review. Journal of General Internal Medicine, 35(4), 1252–1265.
Festinger, L. (1957). A Theory of Cognitive Dissonance. Stanford University Press.
Somerville, L. H. (2013). The teenage brain: Sensitivity to social evaluation. Current Directions in Psychological Science, 22(2), 121–126.
Neff, K. D. (2011). Self-Compassion: The Proven Power of Being Kind to Yourself. William Morrow.
American Psychiatric Association. (2013). Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders (5th ed.) (DSM-5).
Organisation Mondiale de la Santé. (2019). Classification Internationale des Maladies (11ᵉ révision, CIM-11).

© Jennifer Charvolin